La Mitrailleuse d'Argile - Viktor Pelevine

LA MITRAILLEUSE D'ARGILE

VIKTOR PELEVINE
photo - Viktor Pelevine

"Je ne parle pas de la Russie, comme on pourrait le croire au premier abord. Je raconte l'histoire de l'homme qui construit une prison autour de lui et qui, en échange, obtient la réclusion à perpétuité."


Résumé Poustota Critiques Pelevine Textes

La mitrailleuse d'argile - résumé

Un quiproquo de l’Histoire fait que Piotr Poustota, poète pétersbourgeois du début du siècle, poursuivi par la sinistre Tchéka, se retrouve commissaire politique d’une division de cavalerie rouge en pleine guerre civile. Son chef, le fameux Tchapaïev, apparaît sous des traits forts éloignés de ceux, édifiants, que lui ont prêtés littérature et cinéma soviétique : sous son commandement on passe le plus clair de son temps, entre deux combats, à discuter de l’irréalité du monde en descendant de la vodka ou en sniffant de la cocaïne. Il arrive que, pour mieux comprendre que la vie est un songe, on fasse un tour aux Enfers sous la houlette d’un baron fusillé. Il est vrai que Tchapaïev, détenteur d’une arme absolue et philosophique, la "mitrailleuse d’argile", n’est pas seulement Tchapaïev…

Là où les choses se compliquent encore, c’est que Piotr Poustota est simultanément pensionnaire d’un hôpital psychiatrique aux abords de Moscou, de nos jours. En compagnie de "nouveaux Russes" rêvant d’Amérique, du Japon ou de différentes formes de racket, il est soumis à un traitement de choc pour "dédoublement d’une fausse personnalité".



Piotr Poustota

Qui est donc finalement ce Poustota, dont le nom signifie "le vide" ? Un bolchévik d’occasion qui fait des cauchemars ? Un interné qui délire ? L’un réincarné dans l’autre ? Et qu’est-ce que la Russie, celle de la révolution comme celle des truands ? Une vaste maison de fous ? Lorsqu’on sera parvenu en Mongolie intérieure, c’est-à-dire le lieu où s’élève le "trône de nulle part", ces questions paraîtront bien oiseuses.



Extraits

[Tchapaïev] tira vers lui une petite soucoupe bleue et la remplit d'alcool jusqu'au bord. Puis il refit la même opération avec le verre.

- Regarde, Petka. Notre tord-boyaux n'a pas de forme en soi. Un verre, une soucoupe. Laquelle de ces formes est censée être la vraie ?

- Les deux, répondis-je. Les deux sont vraies.

Tchapaïev but soigneusement le verre, puis la soucoupe et les jeta l'un après l'autre contre le mur. Ils se brisèrent tous deux en mille éclats.

- Petka! Regarde et retiens. Si tu es vrai, alors la mort viendra pour de vrai. Et même moi, je ne pourrai pas t'aider. Je te demande encore une fois. Voici les verres, voici la bouteille. Laquelle de ces formes est la vraie ?

- Je ne comprends pas votre question.

- Tu veux que je te montre ? proposa-t-il.

- Montrez.

Il se pencha, mit la main sous la table et en sortit son Mauser nickelé. J'eus à peine le temps de saisir son poignet.

- C'est bon. Mais il ne faut pas tirer sur la bouteille.

- C'est juste, Petka. Il vaut mieux boire.

Il remplit les verres et réfléchit. Il ne semblait pas parvenir à trouver les mots justes.

A vrai dire, commença-t-il enfin, pour le tord-boyaux, il n'y a ni soucoupe, ni verre, ni bouteille. Seulement lui-même. Voila pourquoi tout ce qui peut apparaître ou disparaître n'est qu'un assortiment de formes vides qui n'existent pas tant que l'alcool ne les prend pas. Tu le verses dans une tasse, et c'est le paradis. Nous buvons dans des verres, et c'est cela, Petka, qui fait de nous des hommes. Compris ?

Edition du Seuil, collection Points, 2005, pp. 366-367.

- Ah Petka, Petka, soupira Tchapaïev. J'ai connu un communiste chinois nommé Tseu Zhuang. Dans ses songes, il se voyait comme un papillon rouge qui voletait dans l'herbe. Et lorsqu'il se réveillait, il ne parvenait pas à comprendre s'il était un papillon qui rêvait qu'il faisait de l'action clandestine, ou un révolutionnaire qui planait de fleur en fleur. Un jour en Mongolie, on arrêta ce Tseu Zhuang pour sabotage. Au cours de son interrogatoire, il dit qu'il était en réalité un papillon qui voyait tout cela dans un rêve. Comme c'était le baron Jungern qui l'interrogeait et que c'est un homme très clairvoyant, il lui demanda pourquoi ce papillon travaillait pour les communistes. Tseu répondit qu'il n'était pas pour les communistes. Alors pourquoi menait-il des activités subversives ? Il répondit que toutes les actions humaines étaient tellement laides que cela n'avait pas la moindre importance de savoir de quel côté on se trouvait.

- Et après ? Que s'est-il passé ?

- Rien. Ils l'ont collé contre un mur et réveillé ?

- Et lui ?

Tchapaïev haussa les épaules.

- Je suppose qu'il a continué son vol.

Edition du Seuil, collection Points, 2005, pp. 258-259.


Résumé Poustota Critiques Pelevine Textes

Critiques et essais

Délires à la russe par Isabelle Fiemeyer, Lire, septembre 1997

Ce qui est embêtant avec Viktor Pelevine, c'est qu'on ne sait comment l'aborder. Faute de mieux, on voudrait raconter l'histoire, mais elle nous glisse entre les doigts, de surprise en rebondissement. Le narrateur porte d'ailleurs bien son nom: Piotr Poustota, ce qui signifie littéralement «le vide». Poète décadent...

lire la suite sur ...

La Mercedes et la plume : la nouvelle réalité russe à l’assaut de la prose postsoviétique par Hélène Mélat - Université Paris IV - Sorbonne

L’un des premiers a avoir inclus la réalité contemporaine dans ses oeuvres est Viktor Pelevine, dont la sensibilité à tout ce qui fait l’air du temps et la mode n’est plus à démontrer. Déjà dans La flèche jaune (1991), il mettait en scène des spéculateurs, puis le monde des affaires dans Tchapaïev et Poustota (1996). Mais il y a évolution depuis dix ans : maffieux et nouveaux Russes sont utilisés par l’auteur dans des rôles plus substantiels et se déplacent de la périphérie vers le centre de la narration.

lire la suite

Critique par André Clavel, Lire, mars 2005

Il y a huit ans, une petite bombe littéraire éclatait sur la place Rouge: un jeune hussard, Viktor Pelevine, avait dégainé sa Mitrailleuse d'argile, qui fit presque autant de bruit que la réélection de Boris Eltsine. Par une salve d'éloges, l'Europe acclama cet écrivain qui marchait sur les traces de Gogol et de Boulgakov avec une fable cocasse, extravagante, lourde de toutes les inquiétudes de son temps. Aujourd'hui, ce roman (qui ressort au Seuil) est devenu un classique de l'ère du dégel. Pelevine y mitraille tous les démons de sa patrie en servant à ses lecteurs une vodka brûlante - mélange de surréalisme, de satire politique et de delirium psychédélique....

lire la suite sur ...



Dans la presse, sur internet

Interview de Frédéric Beigbeder par Lepetitjournal.com

LPJ : Chez les romanciers contemporains, voyez vous déjà des classiques que les collégiens étudieront dans 80 ans ?

FB : American Psycho (de Bret Easton Ellis) est déjà un classique, Particules Elémentaires (de Michel Houellebecq) aussi, ainsi que les œuvres de Victor Pelevine, un romancier russe très original...

Interview de Thierry Malleret et François Benaroya par fluctuat.net

Reconnaissez-vous des influences sur ce genre là? Romans d'espionnage à la Fleming ou thriller juridique à la Grisham ? Connaissez-vous Pelevine qui, parmi les jeunes russes, a le vent en poupe depuis Homo Zapiens?

TM : Grisham et Fleming sont deux bonnes références. Grisham, pour le souci de l'analyse (juridique chez lui, financière chez nous). Fleming pour l'action et le rythme, ce contre-la-montre face au complot qui se découvre progressivement. Oui, je connais Viktor Pelevine. Je l'admire pour parvenir à disséquer les soubresauts d'une Russie en mutation avec la précision d'un entomologiste. Il est drôle et cruel à la fois.



Viktor Pelevine

Viktor Olegovitch Pelevine [en cyrillique Виктор Олегович Пелевин] est un écrivain russe né à Moscou en 1962. Après une formation d'ingénieur en électromécanique à l'Institut énergétique de Moscou , il suit un séminaire de création littéraire.

La presse internationale a salué dans ses premiers livres, traduits aux Etats-Unis, en Europe, au Japon et en Chine, " l'émergence d'un talent majeur " (Times Literary Supplement). En Russie, Viktor Pelevine est un phénomène littéraire : la revue Ogoniok a retenu la publication de La Mitrailleuse d'argile parmi les événements marquants de l'année 1996...

Wikipedia - Viktor Pelevine

Pelevine et le bouddhisme par Irakli Machaidze (mars 2005)

Qui est le mystérieux Viktor P