Extrait de

La Mercedes et la plume
la nouvelle réalité russe à l’assaut de la prose postsoviétique

d'Hélène Mélat

Beaucoup de romans relatent la difficile insertion dans le monde nouveau et, ce faisant, décrivent de nouveaux types de personnages. La domination de l’argent est évidente dans toute une série de romans que l’on pourrait appeler « romans d’adaptation », romans d’apprentissage du monde en transformation. Ils montrent tous les stades de l’adaptation : de difficile(le personnage récurrent des romans d’Alexandra Marinina, Nastia Kamenskaïa, en est un exemple) à harmonieuse (pour rester dans le roman policier : les héroïnes de Polina Dachkova, dont l’une est journaliste dans une revue occidentale, ce qui lui garantit un bon niveau de vie, ou celles de Marina Ioudenitch (dans La boîte de Pandore l’héroïne est psychologue, divorcée, et indépendante sous tous les points de vue).

L’un des premiers a avoir inclus la réalité contemporaine dans ses oeuvres est Viktor Pelevine, dont la sensibilité à tout ce qui fait l’air du temps et la mode n’est plus à démontrer. Déjà dans La flèche jaune (1991), il mettait en scène des spéculateurs, puis le monde des affaires dans Tchapaïev et Poustota (1996). Mais il y a évolution depuis dix ans : maffieux et nouveaux Russes sont utilisés par l’auteur dans des rôles plus substantiels et se déplacent de la périphérie vers le centre de la narration.

C’est le cas dans Generation ,P’ (1999), où l’on perçoit nettement un substrat autobiographique7. Le héros, Vavilen Tatarski, intellectuel (poète à l’origine), gravit tous les échelons du monde publicitaire pour devenir un ponte du monde télévisuel, miroir aux alouettes de la virtualité. La charge satirique est forte (elle est en constante augmentation dans les dernières oeuvres de Pelevine), et comme toujours la morale semble être la vanité de toute chose. Tatarski n’échappe pas à cette règle. Tout semble lui arriver par hasard (chaque chapitre commence par la rencontre d’une connaissance qui va l’aider à progresser sur l’échelle sociale, on retrouve ici l’affaiblissement de la forme qui se réduit au procédé de la juxtaposition). Cet aspect fortuit de la réussite et la passivité du héros sont encore plus évidents dans Les chiffres (2004) dont le héros est un nouveau Russe, banquier qui doit sa réussite uniquement à une mystique des chiffres qui le guide dans ses décisions. Le prénom (Stepan) est volontairement banal (contrairement à Vavilen, celui de Tatarski, qui reste en prise avec les mythes soviétiques, puisque mot-valise alliant Babylone à Vladimir Lenine, ou à Omon dans Omon Râ). Cette fois-ci, le héros n’est plus un écrivain, le type est plus « pur », mais c’est sa petite amie, une Anglaise sociologue, qui occupe le pôle de l’intellectuelle, la division n’est donc plus interne à un personnage, mais extériorisée puisque incarnée dans un personnage représentant l’altérité maximale (femme et étrangère). Si d’une certaine manière, le personnage du nouveau Russe revendiquait encore de l’intellectualisme dans Generation ,P’, ce n’est plus le cas ici. Cela annonce peut-être la « fin de la littérature », vaincue par la reproduction mécanique de l’image, thème dont Steven Hutchings estime qu’il est au centre de la problématique de Generation ,P’ (Hutchings, 2004, p. 177).

L’univers de Pelevine est sans cesse soumis au doute, et ses personnages sont à son image : flous et peu dessinés psychologiquement. On ne peut donc pas dire que l’on ait un réel portrait, en tout cas pas un portrait réaliste. L’auteur observe une distance ironique et se moque de son héros au même titre que des autres personnages8, sapant ainsi la représentation du nouveau Russe.



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